Trophée Anonym’us 2018 – Les mots sans les noms – Nouvelle N° 8 – Cinq mille

 

Nico s’asperge le visage de flotte. Il relève sa tête dégoulinante vers le miroir griffé des w.c.. Face à lui, un type mal rasé, SDF qui s’astreint chaque jour à un brin de toilette. Avec l’idée de ne pas couler.

« Bon anniversaire ! », lâche-t-il comme on balance un pet. Sans fierté et dans le sens du vent pour ne pas être accusé.

Sur sa carte d’identité, il a pris un an ; dans la rue, une décennie à peu près. Il a fondu, sa peau sculpte les os. Il a le teint livide, hormis les cernes sous les yeux, deux demi-cercles noirs incrustés dans la chair comme une marque au fer rouge sur la patte d’un bovin de western. Sa barbe naissante le dégoûte, elle lui renvoie l’insulte suprême qu’on s’échangeait dans la cour d’école, lorsqu’il habitait encore à Auchel : crapet. On ne se cognait pas pour un fils de pute, ça non ! Mais crapet valait le viol d’une sœur en place publique et exigeait réparation immédiate. Il en a dérouillé des mecs pour avoir essayé de lui accoler ce surnom.

Une bonne intro à la rue, à sa dureté.

Les yeux de loup embués soutiennent ceux du gars fatigué, las. Le lavabo blanc constellé de taches de savon supporte ses mains qui se crispent.

« Tu peux pas continuer comme ça. »

Ça fait plusieurs jours que c’est en lui comme une éjaculation sur le bord, mais ce matin, parce que c’est son jour, parce qu’il s’est pelé les miches cette nuit, ici dans le hall de la gare, il la formule enfin cette idée. Faut dire que dans la poche de son unique jeans, les 3 euros 76 centimes qu’il a mendiés pèsent le prix de la mitraille couleur nickel.

« Tu peux plus continuer comme ça ! »

Il martèle cette idée, histoire qu’elle se fraie un chemin dans sa caboche et qu’elle empêche la bière d’avoir le dessus. Pas question de se bourrer la gueule aujourd’hui ! Rester clean, c’est se remettre sur les rails, à défaut de monter dans le train.

Sans billet, pas de quai.

Depuis Vigipirate, les troufions et les agents SNCF jouent aux miliciens : ils contrôlent les montées de voyageurs, lui interdisant toute fuite ferroviaire.

‘Culés de terroristes.

Il se lave les mains, se les sèche, chaleur apaisante de la soufflerie Dyson qui rentre en lui. Sa toilette sommaire expédiée, il nettoie le lavabo avec un sopalin qu’il jette dans la poubelle. Puis il regagne la salle et salue le patron du café…

— D’main Joaquim.

— D’main champion.

… Avant de s’engouffrer dans la gare. La journée débute à peine et il est déjà sur les rotules.

*

Autour de lui, la foule habituelle de 7 h 53. Des étudiants débarquant de leur train avec l’illusion que le monde leur appartient, plus sûrement que le marché du travail. Les sempiternels employés qui courent après leur bus ou leur métro. Il les surnomme les élastiques, parce que la SNCF les tire de chez eux jusqu’au boulot et vice et versa. Quelquefois, il se demande s’il aimerait être des leurs. Une vie rodée, ce serait la preuve qu’il s’en est sorti.

— Salut mec.

Comme pour le tancer et le ramener à sa morne réalité, une voix l’interpelle. Elle trahit le ralenti mental et suppure la vulgarité. 7 h 53, c’est aussi l’heure où les types comme lui se retrouvent. Où ils partagent la première bière, les news de la nuit. Où certains attaquent leur journée de manche.

— Salut Chris.

Une poignée de main vigoureuse.

— T’as dormi au foyer ?

Chris pouffe bruyamment, comme s’il voulait que tous l’entendent.

— T’es pas dingue, ma couille.

Intonations à la Depardieu, volonté de choquer le bourgeois. À l’instar de ses frères en galère, Christian porte sur son corps les stigmates de son chemin de croix. Règle de base, Nico ne sait rien de lui. À la rue, on cesse d’avoir une histoire, on subit son passif.

— Je tiens pas à me retrouver à poil ou avec des… Tu vois quoi ?

Il montre un noir qui passe, tête enfoncée sous une capuche blanche pétant et oreilles soudées à des écouteurs. Raciste jusqu’au bout des ongles, il refuse de comprendre que la misère et la rue aussi sont cosmopolites.

— Faisait froid cette nuit, répond Nico.

— ‘ttends, il y a trois ans, c’était froid. Tu veux de l’antigel ?

Un rire gras ponctue la remarque tandis que Chris tend une canette de bière entamée.

— C’est tôt.

— Y a pas d’heure pour les braves.

Nico boit une gorgée.

C’est bon la bière. Et ça appelle la bière.

— Viens, j’ai un truc à te montrer.

Devant les réticences du jeunot, Christian se fâche.

— Je vais pas t’demander de sucer ma teub, t’bile pas.

En peu de temps, ils ont déserté la gare, ils s’éloignent, passent sous la vieille passerelle que personne n’emprunte plus, se dirigent vers un local technique situé à l’écart des voies où ils entrent, comme s’ils étaient chez eux. Des fenêtres il ne reste que des trous béants, des tags maculent les murs, verbigération de peinture. Du verre a éclaté sur le sol, comme autant de shrapnels. L’endroit pue la pisse. Pourtant dans un coin, une capote nouée évoque un rapport peu regardant.

Nico ne dit pas un mot. Christian hésite une seconde. Personne, mais on ne sait jamais. Puis il confie :

— tu veux voir une bombe ?

— Quoi ?

Chris exhibe son téléphone portable. Il clique sur vidéo : le film se lance.

*

Extérieur nuit. Caméra qui s’agite. Cris féminins. Claquements de portière. Supplique. L’objectif du téléphone portable tremblote, tandis que le réalisateur improvisé souffle « O Putain ». L’appareil perd le fil de la scène. Le zoom revient sur l’intérieur de l’immeuble où s’est réfugié Chris. Les « À l’aide » lancés par la victime ont quelque chose d’affreux.

La mort rôde.

Nouveaux appels désespérés. Le portable entresaisit un instant le visage d’une Maghrébine. Arrachée à l’épaule, la jolie robe noire qu’elle portait évoque désormais un chiffon. Vu de ce poste d’observation, son soutien-gorge en dentelle semble pathétique.

Dans sa panique, elle ne voit pas Chris qui se terre davantage encore dans son refuge. La caméra revient à l’assaut. Deux hommes l’ont rejointe, ils l’agrippent par les bras. Elle tente de résister, de frapper, mais un direct du droit la sonne. L’une des brutes se marre ; l’autre la congratule en mêlant arabe et français. Quelques coups de pieds éliminent les velléités de lutte. Elle est embarquée manu militari dans un SUV noir, juste avant que la vidéo ne coupe.

— De la bombe hein ? exulte Chris.

Sa figure resplendit tel un sapin illuminé une veille de Noël.

— C’est quoi cette histoire ?

 — Ce que j’ai maté hier soir. Putain de bordel, le cul bordé de nouilles. J’te jure, j’avais les foies, mais j’ai tout filmé. J’ai tout sur la vidéo. C’t’bol ! Et la qualité, pas trop nulle ?

Nico opine.

— Ça va. T’as prévenu les flics ?

Un éclat de rire, une tape dans le dos.

— Qu’est-ce tu me parles des keufs ?

Chris part à rire :

— Franchement ? T’es sérieux là ?

Face au silence, il se sent obligé d’exposer sa conception du monde. Pourquoi avertir la police quand ce genre de vidéo buzzable peut rapporter de la thune ? Cette fille, cette Arabe, il s’en cogne. Une victime, point à la ligne. On va certainement retrouver son cadavre d’ici peu. Il parle de morts similaires survenues ces derniers mois. Des Arabes séduisantes, des bombes. Nico ne l’arrête plus. Il perçoit la fascination macabre de Chris pour les tueurs en série, le goût du sang. Il se dit que Chris porte en lui des fêlures qui lui fichent la trouille.

— Quand ils vont retrouver le corps, je vends la vidéo.

— À qui ?

Soupir excédé.

— La télé pardi ! T’imagines la thune ?!

Soudain, Nico réalise que le monde est ce que l’on en fait. Le contenu de ce téléphone, c’est au moins 2 000 euros, 5 000 dans le meilleur des cas. Plus qu’un braquage de banque, qu’un ticket à gratter : une opportunité qui ne se présente qu’une fois. Avec ce fric, il s’achètera un billet de train et direction le Nord/Pas de Calais. Enfin les Hauts de France maintenant, paraît que ça a plus d’allure, limite bourge, même si sur le fond, le décor n’a guère changé.

Il réfléchit, vitesse grand V. Chris/l’opportunité d’une vie nouvelle. Dans la balance, l’amitié du copain de galère ne pèse pas lourd comparée à un aller simple TGV pour Arras. D’un autre côté, une alarme résonne en lui. S’il fauche ce tél, Chris le dénoncera et son argent, il tirera un trait dessus.

Partager ?

Pourquoi Chris voudrait-il faire fifty/fifty ?

— Tu reveux une bière ?

Hésitations.

— Je te l’offre.

— Ouais.

Nico la sirote et il se tire.

*

Tuer Chris.

Il y a pensé, il s’en veut, preuve qu’il débloque sévère. N’empêche, ce pognon à portée de main, c’est pire que la tentation. C’est l’enfer qui a ouvert ses portes et le grille sur place. 5 000 euros. Il n’arrive pas à concevoir cette montagne de fric. Le plus gros biffeton qu’il a palpé, ce doit être un cinquante… Alors 5 000 forcément, ça le turlupine. À midi, il ne bouffe rien, il boit le coca qu’il a acheté à la friterie avec la moitié de son tas de ferraille. Il reste à cogiter, comme un dément.

Le fric rend dingue.

Il a les projets mitraillette. Le seul obstacle à leur réalisation, c’est Chris. S’il veut se tirer, il doit éliminer l’homme qu’il connaît. Non, qu’il côtoie, relativise-t-il.

Déjà à se chercher des excuses.

L’unique bonhomme qui lui a tendu la main, lorsqu’il est arrivé.

Un cinglé de première. Un raciste.

Il décide de marcher pour chasser ces mauvaises pensées. Tuer, ce n’est pas anodin. Faut du cran, pas de conscience. Impossible que la rue l’ait changé à ce point. Même pour 5 000 euros.

Sa mère répétait souvent qu’il avait le diable dans le ventre. Il la renvoyait dans les cordes. Et si elle l’avait bien catalogué, finalement ? Une mère sent ce genre de truc.

Tuer, c’est risquer de se faire toper. Prendre perpét’, si on apprend son mobile. Les richards qui détournent du fric, la société les amnistie. Les pauvres qui tuent pour du pognon, on les jette aux oubliettes. Il ne faudrait pas qu’ils fassent des émules. Les pensées ne sont pas aussi claires dans sa tête, mais elles reviennent au même. Il est dans la rue, il va y crever. Sauf s’il envoie un coup de boule au destin… Mais pour ça, il s’agit de réaliser le crime parfait.

*

Il a fait la quête à la sortie de la poste, mais il n’a rien récolté. Pas un rond. Il n’était pas à ce qu’il faisait. Toujours à revenir à ses 5 000 euros. Il les mérite, nom de Dieu. Chris est une épave qui n’a aucune envie de s’en sortir, tandis que lui…

Résultat des courses, il se contente d’une bière en guise de souper et d’une assiette de boulettes piochée dans les poubelles du kebab. Pas le top de la gastronomie surtout froid, mais ça le calera. Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’il s’enfilera ses cinq fruits et légumes. Il voudrait se marrer de sa blague à deux balles, mais il n’en est pas capable. Les idées toujours ailleurs.

Il marche le sac à dos sur les épaules, de plus en plus vite, la rage au bide. 5 000 euros. Son horizon se borne désormais à cet argent. Et plus il y pense, plus l’image de Chris se dresse en travers sa route.

Si seulement il avait les couilles de le faire disparaître…

Or il se connait.

OK, à l’école, au collège, il aimait la castagne, mais il se doute que Chris ne sera pas aussi facile à mater. Et puis, il faut le tuer. S’il commence et qu’il ne va pas jusqu’au bout, son pote lui n’aura aucune réticence. Les mecs dans son genre, ils survivent dans la rue en sortant les crocs, en plantant les griffes. Il a beau avoir un petit gabarit, il se défendra, il faut l’amener dans un endroit isolé, l’assommer, faire disparaître le corps.

Prier pour qu’on ne les voie pas ensemble. Ne pas avoir de remords ensuite.

Tout ça ne s’improvise pas.

Il avait bien pensé au local, à la voie ferrée (un accident est si vite arrivé), mais il y a toujours du monde qui traîne dans les environs. Alors un temps, il s’est rabattu sur le canal : pousser Chris, le regarder couler, après lui avoir tiré son tél.

Encore un détritus de la société qui se noie bêtement après avoir trop bu. Trois lignes dans le journal. Seulement la rue ne l’a pas changé à ce point. Et s’il loupe son coup, c’est lui qui finira à la baille. Or il se méfie de la flotte : il ne sait pas nager.

Par chance, la nuit porte conseil. Du moins, c’est ce que son frère lui rabâchait : jusqu’au jour où il s’est planté en allant cambrioler l’entrepôt d’une société. Le vigile les a surpris ses copains et lui, il a démarré en trombe et il a percuté une voiture qui fonçait dans la zone commerciale : il est mort trois jours plus tard. Comme quoi la nuit n’est pas toujours une alliée.

De toute façon, la noirceur, la blancheur, la grisaille, ce sont des concepts à la con. Pense-t-on aux daltoniens ?

*

Un coup de pied. Une lame sous la gorge. D’un souffle alcool mentholé fuse un :

— Ta gueule.

Nico émerge et il comprend qu’on est en train de le braquer. Il ne tente pas de résister. Pour quoi faire ? Il n’a aucune chance : le black au-dessus de lui mesure deux têtes de plus, il pèse au moins un quintal et il y a dans les vaisseaux sanguins de ses yeux un mélange de rage et de came.

— Ton fric ! Ton portable.

Nico se marre malgré lui.

— Tu t’fous de ma gueule ?

— J’ai rien, vérifie.

L’autre lui assène une baffe au passage, ne se fait pas prier. Il fouille et peste.

— Blaireau ! Prochaine fois que je t’vois… T’as intérêt à en avoir sinon…

Un geste dépourvu d’équivoque. Un direct du droit. Mille étoiles.

Et le noir s’éloigne.

Nico est dans le gouffre.

*

La nuit s’est écoulée, froide. Solitaire. Dérangeante surtout. La maladie ou l’épreuve vous renvoient toujours dans votre arrière-boutique intérieure, la partie infestée de toiles d’araignées et d’ombres tangibles. La trouille au ventre, il n’a pas fermé l’œil.

7 h 53. C’est l’heure où les mecs comme lui se retrouvent. Où ils repartent pour un tour. Tic tac, l’horloge qui décompte.

— Ava ma couille, t’as bien dormi ?

Il ne répond pas. Et Chris percute tout de suite qu’il ne tourne pas rond.

— Qu’est-ce qu’y a ?

— Rien.

Agressivité. Besoin de décharger que l’on retient comme un câble de métal dont on testerait l’ultime résistance, jusqu’à ce qu’il vous cisaille la chair. Une bière tendue, vite ouverte.

— Tu boudes ?

Du silence. Puis il se lâche.

— Un mec m’est tombé dessus…

Il boit une gorgée à grand peine.

C’est bon la bière, ça appelle toujours la bière.

Chris l’écoute, il marmonne juste « Je t’avais dit de pas rester en vue ». Et Nico raconte. Le couteau, la menace. La couleur de peau de l’agresseur, sa carrure. Au fur et à mesure des révélations, le sang de Chris bouillonne. Les poings se crispent. Les injures suivent de près.

— Il t’a pris quoi ?

— Un médaillon que je tenais de ma grand-mère. Fils de p…

— On va le retrouver.

— Laisse béton, c’est une montagne.

Chris s’énerve.

— On VA LE RETROUVER ! Il doit pas être loin d’ici. Il va pas faire la loi ce… mec.

— T’embêtes pas, t’as assez à gérer avec ton tél…

— On va d’abord retrouver le salopard qui t’a chouré ton bijou et après, je verrai… OK ?

*

La bière, de la marche. Le centre-ville, les zones où crèchent les clandestins. Le bord de l’autoroute, le métro. Encore de la bière, la rancœur. Puis le parc et la berge. Ils ne sont plus très frais à force de ressasser.

La preuve, Chris a commis un sacrilège : il a déballé sa life. Ouvrier qui trime pour payer une maison à retaper, un divorce suite à des conneries (une copine de sa femme), chômage, un pote qui promet un bon plan en ville et au final, un lapin posé par ce même pote. Engueulades, coups sur la gueule, garde à vue, dèche. Rue, une nuit. Une autre. Impossible de trouver un foyer. Jamais de place. Mal fréquentés. Tentatives pour remonter la pente, échecs. La rue encore et encore. Plus d’attaches.

Soudain, Nico hurle :

— Là-bas.

Le grand black fume sur un banc, pas loin du canal. Tranquille.

— T’es sûr que c’est lui ? Ils se ressemblent tous ces…

— C’est lui !

Aucun mot superflu. Chris part comme une furie, le couteau à la main. Au moment où il arrive près du Noir, celui-ci se relève, armé de la lame de la veille.

Il l’attendait.

Nico sourit quand il voit les deux se toiser, s’invectiver. Il a bien manœuvré. La bataille s’engage. Curieusement, le grand black tombe le premier, preuve que Chris est vraiment hargneux. Il s’acharne, l’achève.

*

— Blaireau ! Prochaine fois que je t’vois… T’as intérêt à en avoir sinon…

Un geste dépourvu d’équivoque. Un direct du droit. Mille étoiles.

Et le noir s’éloigne.

Le noir s’éloigne, mais Nico le rappelle.

— Attends. Je connais quelqu’un.

Le noir se radoucit.

— Sérieux ? Et pourquoi tu veux m’aider ? C’est quoi l’embrouille ?

La vie, c’est de la tchatche, les bons mots au bon moment. Un instant T réussi vaut mieux que toutes les répétitions du monde. Nico se relève, calmement. Ne pas énerver son agresseur.

Il a mal à la joue, mais il faut souffrir pour être salaud. Il ne s’approche pas trop des fois que le black serait limite hôpital psychiatrique. Il lui sert une histoire de carte bleue, de pognon sur un compte, une alloc adulte handicapé qui tombe tous les mois. Le grand boit ses paroles. Il est à moitié camé, ça se voit, il a le cerveau en vrac, mais le fric le stimule.

— On verra.

— Demain, je te l’amène. En plus, c’est un FAF.

L’argument fait mouche.

— Je peux pas les encadrer les fachos. Je lui ouvrirai ses tripes.

*

Nico ramasse le couteau du noir en train d’agoniser. Chris l’a planté à la gorge. Il lui balance un coup de pied en pleine gueule (retour d’ascenseur), tandis que son justicier d’ami essaie de reprendre son souffle.

La bière, ça n’aide pas toujours.

— Prends ton bijou et on se tire.

Une inspiration et la lame pénètre la chair de Chris, déchire des organes. Chris s’affale à son tour, il se tient le bide à deux mains, mais les crans métalliques lui ont cisaillé les entrailles, il se vide.

Alors Nico se penche, il récupère le téléphone portable et murmure un « désolé ».

Puis il part en courant.

*

5 000 euros, ce n’est pas rien, c’est le retour dans sa ville assuré, de quoi reprendre ses marques. Oublier. Se reconstruire. Il regarde la vidéo. On dirait du cinéma, caméra à l’épaule.

5 000 euros. Il arbore le sourire des grands carnassiers. Bientôt sur tous les écrans. Le buzz assuré.

Par curiosité, il consulte le journal des appels. Une certaine Sandrine. Chris a aussi appelé une chaine de télé. C’est quoi ce bordel ? Il avait dit qu’il le ferait plus tard. Si ça se trouve, il a donné son nom. Putain, tout ça pour ça !

Tant pis, il trouvera une solution. 5000 euros, merde, ça vaut le coup d’essayer !

Nico est tellement perturbé par cette découverte qu’il ne remarque pas le SUV garé en bordure du parc. Il est surpris de voir deux types lui barrer la route et le menacer d’un flingue.

— Le portable, dit l’un d’eux.

Il les a reconnus, mais il ne joue pas les héros. Il leur tend ce qu’ils demandent. Ils vont peut-être le laisser. Après tout, ils en ont après les gonzesses.

— Inch’allah ils ont embauché ton cousin à la télé, dit l’un des gars.

L’autre sourit, il rétorque ami capable de tracer un portable.

Nico écoute les paroles de haine. Allah Akbar ! On les ramènera sur le chemin de la vertu ces salopes ! Personne ne nous arrêtera.

Nico comprend alors que ce personne l’inclut. Il bouscule le type armé et il fonce, fonce. Trois balles sifflent à ses oreilles.

Crapet/Diable/Assassin.

Il court, mais l’un des mecs a vite fait de le rejoindre au bord du canal. Il fait mine de le pousser. Nico regarde les flots sirupeux.

— Pas ça ! supplie-t-il.

L’autre se contente de lui donner une impulsion.

Plongeon involontaire. Froid de l’élément liquide. Il coule à pic. Remonte. Panique.

Difficilement, ses yeux accrochent la lumière d’un réverbère et son champ de vision s’en emplit. Un miroir griffé. L’envie de s’en sortir. Il coule. Remonte. Se débat. Un Noël à Auchel, avec son frère adoré. Pensées confuses. 5000 euros. Regrets. Souvenir d’une famille décomposée, mais d’une famille tout de même. Une larme coule et se mélange aux flots, aussi indifférents qu’une foule au sort d’un sans nom…

Nico boit la tasse une dernière fois.

Nico s’asperge le visage de flotte. Il relève sa tête dégoulinante vers le miroir griffé des w.c.. Face à lui, un type mal rasé, SDF qui s’astreint chaque jour à un brin de toilette. Avec l’idée de ne pas couler.

« Bon anniversaire ! », lâche-t-il comme on balance un pet. Sans fierté et dans le sens du vent pour ne pas être accusé.

Sur sa carte d’identité, il a pris un an ; dans la rue, une décennie à peu près. Il a fondu, sa peau sculpte les os. Il a le teint livide, hormis les cernes sous les yeux, deux demi-cercles noirs incrustés dans la chair comme une marque au fer rouge sur la patte d’un bovin de western. Sa barbe naissante le dégoûte, elle lui renvoie l’insulte suprême qu’on s’échangeait dans la cour d’école, lorsqu’il habitait encore à Auchel : crapet. On ne se cognait pas pour un fils de pute, ça non ! Mais crapet valait le viol d’une sœur en place publique et exigeait réparation immédiate. Il en a dérouillé des mecs pour avoir essayé de lui accoler ce surnom.

Une bonne intro à la rue, à sa dureté.

Les yeux de loup embués soutiennent ceux du gars fatigué, las. Le lavabo blanc constellé de taches de savon supporte ses mains qui se crispent.

« Tu peux pas continuer comme ça. »

Ça fait plusieurs jours que c’est en lui comme une éjaculation sur le bord, mais ce matin, parce que c’est son jour, parce qu’il s’est pelé les miches cette nuit, ici dans le hall de la gare, il la formule enfin cette idée. Faut dire que dans la poche de son unique jeans, les 3 euros 76 centimes qu’il a mendiés pèsent le prix de la mitraille couleur nickel.

« Tu peux plus continuer comme ça ! »

Il martèle cette idée, histoire qu’elle se fraie un chemin dans sa caboche et qu’elle empêche la bière d’avoir le dessus. Pas question de se bourrer la gueule aujourd’hui ! Rester clean, c’est se remettre sur les rails, à défaut de monter dans le train.

Sans billet, pas de quai.

Depuis Vigipirate, les troufions et les agents SNCF jouent aux miliciens : ils contrôlent les montées de voyageurs, lui interdisant toute fuite ferroviaire.

‘Culés de terroristes.

Il se lave les mains, se les sèche, chaleur apaisante de la soufflerie Dyson qui rentre en lui. Sa toilette sommaire expédiée, il nettoie le lavabo avec un sopalin qu’il jette dans la poubelle. Puis il regagne la salle et salue le patron du café…

— D’main Joaquim.

— D’main champion.

… Avant de s’engouffrer dans la gare. La journée débute à peine et il est déjà sur les rotules.

*

Autour de lui, la foule habituelle de 7 h 53. Des étudiants débarquant de leur train avec l’illusion que le monde leur appartient, plus sûrement que le marché du travail. Les sempiternels employés qui courent après leur bus ou leur métro. Il les surnomme les élastiques, parce que la SNCF les tire de chez eux jusqu’au boulot et vice et versa. Quelquefois, il se demande s’il aimerait être des leurs. Une vie rodée, ce serait la preuve qu’il s’en est sorti.

— Salut mec.

Comme pour le tancer et le ramener à sa morne réalité, une voix l’interpelle. Elle trahit le ralenti mental et suppure la vulgarité. 7 h 53, c’est aussi l’heure où les types comme lui se retrouvent. Où ils partagent la première bière, les news de la nuit. Où certains attaquent leur journée de manche.

— Salut Chris.

Une poignée de main vigoureuse.

— T’as dormi au foyer ?

Chris pouffe bruyamment, comme s’il voulait que tous l’entendent.

— T’es pas dingue, ma couille.

Intonations à la Depardieu, volonté de choquer le bourgeois. À l’instar de ses frères en galère, Christian porte sur son corps les stigmates de son chemin de croix. Règle de base, Nico ne sait rien de lui. À la rue, on cesse d’avoir une histoire, on subit son passif.

— Je tiens pas à me retrouver à poil ou avec des… Tu vois quoi ?

Il montre un noir qui passe, tête enfoncée sous une capuche blanche pétant et oreilles soudées à des écouteurs. Raciste jusqu’au bout des ongles, il refuse de comprendre que la misère et la rue aussi sont cosmopolites.

— Faisait froid cette nuit, répond Nico.

— ‘ttends, il y a trois ans, c’était froid. Tu veux de l’antigel ?

Un rire gras ponctue la remarque tandis que Chris tend une canette de bière entamée.

— C’est tôt.

— Y a pas d’heure pour les braves.

Nico boit une gorgée.

C’est bon la bière. Et ça appelle la bière.

— Viens, j’ai un truc à te montrer.

Devant les réticences du jeunot, Christian se fâche.

— Je vais pas t’demander de sucer ma teub, t’bile pas.

En peu de temps, ils ont déserté la gare, ils s’éloignent, passent sous la vieille passerelle que personne n’emprunte plus, se dirigent vers un local technique situé à l’écart des voies où ils entrent, comme s’ils étaient chez eux. Des fenêtres il ne reste que des trous béants, des tags maculent les murs, verbigération de peinture. Du verre a éclaté sur le sol, comme autant de shrapnels. L’endroit pue la pisse. Pourtant dans un coin, une capote nouée évoque un rapport peu regardant.

Nico ne dit pas un mot. Christian hésite une seconde. Personne, mais on ne sait jamais. Puis il confie :

— tu veux voir une bombe ?

— Quoi ?

Chris exhibe son téléphone portable. Il clique sur vidéo : le film se lance.

*

Extérieur nuit. Caméra qui s’agite. Cris féminins. Claquements de portière. Supplique. L’objectif du téléphone portable tremblote, tandis que le réalisateur improvisé souffle « O Putain ». L’appareil perd le fil de la scène. Le zoom revient sur l’intérieur de l’immeuble où s’est réfugié Chris. Les « À l’aide » lancés par la victime ont quelque chose d’affreux.

La mort rôde.

Nouveaux appels désespérés. Le portable entresaisit un instant le visage d’une Maghrébine. Arrachée à l’épaule, la jolie robe noire qu’elle portait évoque désormais un chiffon. Vu de ce poste d’observation, son soutien-gorge en dentelle semble pathétique.

Dans sa panique, elle ne voit pas Chris qui se terre davantage encore dans son refuge. La caméra revient à l’assaut. Deux hommes l’ont rejointe, ils l’agrippent par les bras. Elle tente de résister, de frapper, mais un direct du droit la sonne. L’une des brutes se marre ; l’autre la congratule en mêlant arabe et français. Quelques coups de pieds éliminent les velléités de lutte. Elle est embarquée manu militari dans un SUV noir, juste avant que la vidéo ne coupe.

— De la bombe hein ? exulte Chris.

Sa figure resplendit tel un sapin illuminé une veille de Noël.

— C’est quoi cette histoire ?

 — Ce que j’ai maté hier soir. Putain de bordel, le cul bordé de nouilles. J’te jure, j’avais les foies, mais j’ai tout filmé. J’ai tout sur la vidéo. C’t’bol ! Et la qualité, pas trop nulle ?

Nico opine.

— Ça va. T’as prévenu les flics ?

Un éclat de rire, une tape dans le dos.

— Qu’est-ce tu me parles des keufs ?

Chris part à rire :

— Franchement ? T’es sérieux là ?

Face au silence, il se sent obligé d’exposer sa conception du monde. Pourquoi avertir la police quand ce genre de vidéo buzzable peut rapporter de la thune ? Cette fille, cette Arabe, il s’en cogne. Une victime, point à la ligne. On va certainement retrouver son cadavre d’ici peu. Il parle de morts similaires survenues ces derniers mois. Des Arabes séduisantes, des bombes. Nico ne l’arrête plus. Il perçoit la fascination macabre de Chris pour les tueurs en série, le goût du sang. Il se dit que Chris porte en lui des fêlures qui lui fichent la trouille.

— Quand ils vont retrouver le corps, je vends la vidéo.

— À qui ?

Soupir excédé.

— La télé pardi ! T’imagines la thune ?!

Soudain, Nico réalise que le monde est ce que l’on en fait. Le contenu de ce téléphone, c’est au moins 2 000 euros, 5 000 dans le meilleur des cas. Plus qu’un braquage de banque, qu’un ticket à gratter : une opportunité qui ne se présente qu’une fois. Avec ce fric, il s’achètera un billet de train et direction le Nord/Pas de Calais. Enfin les Hauts de France maintenant, paraît que ça a plus d’allure, limite bourge, même si sur le fond, le décor n’a guère changé.

Il réfléchit, vitesse grand V. Chris/l’opportunité d’une vie nouvelle. Dans la balance, l’amitié du copain de galère ne pèse pas lourd comparée à un aller simple TGV pour Arras. D’un autre côté, une alarme résonne en lui. S’il fauche ce tél, Chris le dénoncera et son argent, il tirera un trait dessus.

Partager ?

Pourquoi Chris voudrait-il faire fifty/fifty ?

— Tu reveux une bière ?

Hésitations.

— Je te l’offre.

— Ouais.

Nico la sirote et il se tire.

*

Tuer Chris.

Il y a pensé, il s’en veut, preuve qu’il débloque sévère. N’empêche, ce pognon à portée de main, c’est pire que la tentation. C’est l’enfer qui a ouvert ses portes et le grille sur place. 5 000 euros. Il n’arrive pas à concevoir cette montagne de fric. Le plus gros biffeton qu’il a palpé, ce doit être un cinquante… Alors 5 000 forcément, ça le turlupine. À midi, il ne bouffe rien, il boit le coca qu’il a acheté à la friterie avec la moitié de son tas de ferraille. Il reste à cogiter, comme un dément.

Le fric rend dingue.

Il a les projets mitraillette. Le seul obstacle à leur réalisation, c’est Chris. S’il veut se tirer, il doit éliminer l’homme qu’il connaît. Non, qu’il côtoie, relativise-t-il.

Déjà à se chercher des excuses.

L’unique bonhomme qui lui a tendu la main, lorsqu’il est arrivé.

Un cinglé de première. Un raciste.

Il décide de marcher pour chasser ces mauvaises pensées. Tuer, ce n’est pas anodin. Faut du cran, pas de conscience. Impossible que la rue l’ait changé à ce point. Même pour 5 000 euros.

Sa mère répétait souvent qu’il avait le diable dans le ventre. Il la renvoyait dans les cordes. Et si elle l’avait bien catalogué, finalement ? Une mère sent ce genre de truc.

Tuer, c’est risquer de se faire toper. Prendre perpét’, si on apprend son mobile. Les richards qui détournent du fric, la société les amnistie. Les pauvres qui tuent pour du pognon, on les jette aux oubliettes. Il ne faudrait pas qu’ils fassent des émules. Les pensées ne sont pas aussi claires dans sa tête, mais elles reviennent au même. Il est dans la rue, il va y crever. Sauf s’il envoie un coup de boule au destin… Mais pour ça, il s’agit de réaliser le crime parfait.

*

Il a fait la quête à la sortie de la poste, mais il n’a rien récolté. Pas un rond. Il n’était pas à ce qu’il faisait. Toujours à revenir à ses 5 000 euros. Il les mérite, nom de Dieu. Chris est une épave qui n’a aucune envie de s’en sortir, tandis que lui…

Résultat des courses, il se contente d’une bière en guise de souper et d’une assiette de boulettes piochée dans les poubelles du kebab. Pas le top de la gastronomie surtout froid, mais ça le calera. Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’il s’enfilera ses cinq fruits et légumes. Il voudrait se marrer de sa blague à deux balles, mais il n’en est pas capable. Les idées toujours ailleurs.

Il marche le sac à dos sur les épaules, de plus en plus vite, la rage au bide. 5 000 euros. Son horizon se borne désormais à cet argent. Et plus il y pense, plus l’image de Chris se dresse en travers sa route.

Si seulement il avait les couilles de le faire disparaître…

Or il se connait.

OK, à l’école, au collège, il aimait la castagne, mais il se doute que Chris ne sera pas aussi facile à mater. Et puis, il faut le tuer. S’il commence et qu’il ne va pas jusqu’au bout, son pote lui n’aura aucune réticence. Les mecs dans son genre, ils survivent dans la rue en sortant les crocs, en plantant les griffes. Il a beau avoir un petit gabarit, il se défendra, il faut l’amener dans un endroit isolé, l’assommer, faire disparaître le corps.

Prier pour qu’on ne les voie pas ensemble. Ne pas avoir de remords ensuite.

Tout ça ne s’improvise pas.

Il avait bien pensé au local, à la voie ferrée (un accident est si vite arrivé), mais il y a toujours du monde qui traîne dans les environs. Alors un temps, il s’est rabattu sur le canal : pousser Chris, le regarder couler, après lui avoir tiré son tél.

Encore un détritus de la société qui se noie bêtement après avoir trop bu. Trois lignes dans le journal. Seulement la rue ne l’a pas changé à ce point. Et s’il loupe son coup, c’est lui qui finira à la baille. Or il se méfie de la flotte : il ne sait pas nager.

Par chance, la nuit porte conseil. Du moins, c’est ce que son frère lui rabâchait : jusqu’au jour où il s’est planté en allant cambrioler l’entrepôt d’une société. Le vigile les a surpris ses copains et lui, il a démarré en trombe et il a percuté une voiture qui fonçait dans la zone commerciale : il est mort trois jours plus tard. Comme quoi la nuit n’est pas toujours une alliée.

De toute façon, la noirceur, la blancheur, la grisaille, ce sont des concepts à la con. Pense-t-on aux daltoniens ?

*

Un coup de pied. Une lame sous la gorge. D’un souffle alcool mentholé fuse un :

— Ta gueule.

Nico émerge et il comprend qu’on est en train de le braquer. Il ne tente pas de résister. Pour quoi faire ? Il n’a aucune chance : le black au-dessus de lui mesure deux têtes de plus, il pèse au moins un quintal et il y a dans les vaisseaux sanguins de ses yeux un mélange de rage et de came.

— Ton fric ! Ton portable.

Nico se marre malgré lui.

— Tu t’fous de ma gueule ?

— J’ai rien, vérifie.

L’autre lui assène une baffe au passage, ne se fait pas prier. Il fouille et peste.

— Blaireau ! Prochaine fois que je t’vois… T’as intérêt à en avoir sinon…

Un geste dépourvu d’équivoque. Un direct du droit. Mille étoiles.

Et le noir s’éloigne.

Nico est dans le gouffre.

*

La nuit s’est écoulée, froide. Solitaire. Dérangeante surtout. La maladie ou l’épreuve vous renvoient toujours dans votre arrière-boutique intérieure, la partie infestée de toiles d’araignées et d’ombres tangibles. La trouille au ventre, il n’a pas fermé l’œil.

7 h 53. C’est l’heure où les mecs comme lui se retrouvent. Où ils repartent pour un tour. Tic tac, l’horloge qui décompte.

— Ava ma couille, t’as bien dormi ?

Il ne répond pas. Et Chris percute tout de suite qu’il ne tourne pas rond.

— Qu’est-ce qu’y a ?

— Rien.

Agressivité. Besoin de décharger que l’on retient comme un câble de métal dont on testerait l’ultime résistance, jusqu’à ce qu’il vous cisaille la chair. Une bière tendue, vite ouverte.

— Tu boudes ?

Du silence. Puis il se lâche.

— Un mec m’est tombé dessus…

Il boit une gorgée à grand peine.

C’est bon la bière, ça appelle toujours la bière.

Chris l’écoute, il marmonne juste « Je t’avais dit de pas rester en vue ». Et Nico raconte. Le couteau, la menace. La couleur de peau de l’agresseur, sa carrure. Au fur et à mesure des révélations, le sang de Chris bouillonne. Les poings se crispent. Les injures suivent de près.

— Il t’a pris quoi ?

— Un médaillon que je tenais de ma grand-mère. Fils de p…

— On va le retrouver.

— Laisse béton, c’est une montagne.

Chris s’énerve.

— On VA LE RETROUVER ! Il doit pas être loin d’ici. Il va pas faire la loi ce… mec.

— T’embêtes pas, t’as assez à gérer avec ton tél…

— On va d’abord retrouver le salopard qui t’a chouré ton bijou et après, je verrai… OK ?

*

La bière, de la marche. Le centre-ville, les zones où crèchent les clandestins. Le bord de l’autoroute, le métro. Encore de la bière, la rancœur. Puis le parc et la berge. Ils ne sont plus très frais à force de ressasser.

La preuve, Chris a commis un sacrilège : il a déballé sa life. Ouvrier qui trime pour payer une maison à retaper, un divorce suite à des conneries (une copine de sa femme), chômage, un pote qui promet un bon plan en ville et au final, un lapin posé par ce même pote. Engueulades, coups sur la gueule, garde à vue, dèche. Rue, une nuit. Une autre. Impossible de trouver un foyer. Jamais de place. Mal fréquentés. Tentatives pour remonter la pente, échecs. La rue encore et encore. Plus d’attaches.

Soudain, Nico hurle :

— Là-bas.

Le grand black fume sur un banc, pas loin du canal. Tranquille.

— T’es sûr que c’est lui ? Ils se ressemblent tous ces…

— C’est lui !

Aucun mot superflu. Chris part comme une furie, le couteau à la main. Au moment où il arrive près du Noir, celui-ci se relève, armé de la lame de la veille.

Il l’attendait.

Nico sourit quand il voit les deux se toiser, s’invectiver. Il a bien manœuvré. La bataille s’engage. Curieusement, le grand black tombe le premier, preuve que Chris est vraiment hargneux. Il s’acharne, l’achève.

*

— Blaireau ! Prochaine fois que je t’vois… T’as intérêt à en avoir sinon…

Un geste dépourvu d’équivoque. Un direct du droit. Mille étoiles.

Et le noir s’éloigne.

Le noir s’éloigne, mais Nico le rappelle.

— Attends. Je connais quelqu’un.

Le noir se radoucit.

— Sérieux ? Et pourquoi tu veux m’aider ? C’est quoi l’embrouille ?

La vie, c’est de la tchatche, les bons mots au bon moment. Un instant T réussi vaut mieux que toutes les répétitions du monde. Nico se relève, calmement. Ne pas énerver son agresseur.

Il a mal à la joue, mais il faut souffrir pour être salaud. Il ne s’approche pas trop des fois que le black serait limite hôpital psychiatrique. Il lui sert une histoire de carte bleue, de pognon sur un compte, une alloc adulte handicapé qui tombe tous les mois. Le grand boit ses paroles. Il est à moitié camé, ça se voit, il a le cerveau en vrac, mais le fric le stimule.

— On verra.

— Demain, je te l’amène. En plus, c’est un FAF.

L’argument fait mouche.

— Je peux pas les encadrer les fachos. Je lui ouvrirai ses tripes.

*

Nico ramasse le couteau du noir en train d’agoniser. Chris l’a planté à la gorge. Il lui balance un coup de pied en pleine gueule (retour d’ascenseur), tandis que son justicier d’ami essaie de reprendre son souffle.

La bière, ça n’aide pas toujours.

— Prends ton bijou et on se tire.

Une inspiration et la lame pénètre la chair de Chris, déchire des organes. Chris s’affale à son tour, il se tient le bide à deux mains, mais les crans métalliques lui ont cisaillé les entrailles, il se vide.

Alors Nico se penche, il récupère le téléphone portable et murmure un « désolé ».

Puis il part en courant.

*

5 000 euros, ce n’est pas rien, c’est le retour dans sa ville assuré, de quoi reprendre ses marques. Oublier. Se reconstruire. Il regarde la vidéo. On dirait du cinéma, caméra à l’épaule.

5 000 euros. Il arbore le sourire des grands carnassiers. Bientôt sur tous les écrans. Le buzz assuré.

Par curiosité, il consulte le journal des appels. Une certaine Sandrine. Chris a aussi appelé une chaine de télé. C’est quoi ce bordel ? Il avait dit qu’il le ferait plus tard. Si ça se trouve, il a donné son nom. Putain, tout ça pour ça !

Tant pis, il trouvera une solution. 5000 euros, merde, ça vaut le coup d’essayer !

Nico est tellement perturbé par cette découverte qu’il ne remarque pas le SUV garé en bordure du parc. Il est surpris de voir deux types lui barrer la route et le menacer d’un flingue.

— Le portable, dit l’un d’eux.

Il les a reconnus, mais il ne joue pas les héros. Il leur tend ce qu’ils demandent. Ils vont peut-être le laisser. Après tout, ils en ont après les gonzesses.

— Inch’allah ils ont embauché ton cousin à la télé, dit l’un des gars.

L’autre sourit, il rétorque ami capable de tracer un portable.

Nico écoute les paroles de haine. Allah Akbar ! On les ramènera sur le chemin de la vertu ces salopes ! Personne ne nous arrêtera.

Nico comprend alors que ce personne l’inclut. Il bouscule le type armé et il fonce, fonce. Trois balles sifflent à ses oreilles.

Crapet/Diable/Assassin.

Il court, mais l’un des mecs a vite fait de le rejoindre au bord du canal. Il fait mine de le pousser. Nico regarde les flots sirupeux.

— Pas ça ! supplie-t-il.

L’autre se contente de lui donner une impulsion.

Plongeon involontaire. Froid de l’élément liquide. Il coule à pic. Remonte. Panique.

Difficilement, ses yeux accrochent la lumière d’un réverbère et son champ de vision s’en emplit. Un miroir griffé. L’envie de s’en sortir. Il coule. Remonte. Se débat. Un Noël à Auchel, avec son frère adoré. Pensées confuses. 5000 euros. Regrets. Souvenir d’une famille décomposée, mais d’une famille tout de même. Une larme coule et se mélange aux flots, aussi indifférents qu’une foule au sort d’un sans nom…

Nico boit la tasse une dernière fois.

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